
Le Pont du Gard – 1981
On se souvient : le pont du Gard
Qui pourrait croire aujourd’hui qu’on marchait librement sur le haut du pont du Gard ?
C’était en 1981. Nous avancions là-haut, à près de cinquante mètres au-dessus du Gard en basses eaux, sans vraiment mesurer la hauteur. Le vide ne nous effrayait pas encore, il était simplement là, immense et tranquille, comme indifférent à notre présence. Le vent glissait sur la pierre blonde chauffée par le soleil, et sous nos pieds, la canalisation romaine, couverte de ses dalles millénaires, traçait sa ligne droite immuable, exactement comme elle le faisait deux mille ans plus tôt.
On marchait sans contrainte. Personne pour compter les pas, personne pour limiter l’accès. Le monument semblait encore respirer à son rythme antique.
Marcher sur ces dalles, c’était marcher littéralement dans les pas des bâtisseurs romains, sans barrières, avec pour seule protection son propre équilibre et cette lumière du gardon qui chauffait le calcaire coquillier, dégageant cette odeur de pierre chaude et de garrigue.
Depuis l’aménagement massif des années 1990-2000, l’accès à la conduite est réservé à des visites encadrées.
Nous sommes devenus trop nombreux pour que les pierres restent sauvages.
Avec le tourisme de masse, le monument aurait fini par s’effriter sous les pas, et les accidents auraient multiplié les drames.
À l’ère du tourisme millimétré, imaginer des marcheurs déambulant librement sur la canalisation romaine, à 48 mètres au-dessus du vide, relève désormais presque du mythe.
On peut regretter cette perte de liberté. Mais elle est le revers inévitable du succès, avec plus d’un million de visiteurs par an.
Reste le souvenir d’avoir marché là-haut, presque au sommet du ciel, dans une époque où personne ne pensait encore qu’il faudrait un jour protéger les pierres contre les hommes.
Et personne ne pourra m’enlever cette sensation d’avoir flotté au-dessus de l’histoire, là où le vent était le seul guide.
L’écriture pour Annie Ernaux est une volonté obstinée de combattre l’oubli et de l’utiliser comme un « activateur de mémoire ».
La photographie est du même ordre.
Une réflexion sur « On a marché sur le pont du Gard »