Un papillon folâtre, étourdi, s’est posé sur une tôle. Trompé par les couleurs mordorées du métal oxydé, il croit reconnaître sa dulcinée. Les nuances de teintes sont fourbes ; seule la chaleur d’un corps peut attester de la vitalité de l’amour. Délicatesse du papillon et froideur du métal. Apparence et réalité.
Sous ce ciel trop vaste Flottent les nuages étranges De nos sombres souvenirs Mais la transparence essentielle D’un lambeau de rayon De nos espoirs qui passe Ignore la fade mélancolie De nos quelconques vies
Anodin #2 : L’ordinaire funèbre Cimetière de Champigneulles (54), 9 mars 2021 À l’ère du smartphone, nous sommes tous devenus photographes. Pourtant, à peine arrivés dans une ville inconnue, nous nous ruons instinctivement vers les mêmes monuments, les mêmes panoramas, les mêmes angles consacrés. Il en résulte des milliers de clichés quasi identiques, soignés, flatteurs, parfaitement calibrés pour Instagram ou Flickr, mais qui, finalement, ne disent rien de singulier sur le lieu visité. Pour cela, il nous faut porter notre regard vers ce qui, en apparence, ne mérite pas une minute d’attention.
Qui pourrait croire aujourd’hui qu’on marchait librement sur le haut du pont du Gard ? C’était en 1981. Nous avancions là-haut, à près de cinquante mètres au-dessus du Gard en basses eaux, sans vraiment mesurer la hauteur. Le vide ne nous effrayait pas encore, il était simplement là, immense et tranquille, comme indifférent à notre présence. Le vent glissait sur la pierre blonde chauffée par le soleil, et sous nos pieds, la canalisation romaine, couverte de ses dalles millénaires, traçait sa ligne droite immuable, exactement comme elle le faisait deux mille ans plus tôt. On marchait sans contrainte. Personne pour compter les pas, personne pour limiter l’accès. Le monument semblait encore respirer à son rythme antique. Marcher sur ces dalles, c’était marcher littéralement dans les pas des bâtisseurs romains, sans barrières, avec pour seule protection son propre équilibre et cette lumière du gardon qui chauffait le calcaire coquillier, dégageant cette odeur de pierre chaude et de garrigue. Depuis l’aménagement massif des années 1990-2000, l’accès à la conduite est réservé à des visites encadrées. Nous sommes devenus trop nombreux pour que les pierres restent sauvages. Avec le tourisme de masse, le monument aurait fini par s’effriter sous les pas, et les accidents auraient multiplié les drames. À l’ère du tourisme millimétré, imaginer des marcheurs déambulant librement sur la canalisation romaine, à 48 mètres au-dessus du vide, relève désormais presque du mythe. On peut regretter cette perte de liberté. Mais elle est le revers inévitable du succès, avec plus d’un million de visiteurs par an. Reste le souvenir d’avoir marché là-haut, presque au sommet du ciel, dans une époque où personne ne pensait encore qu’il faudrait un jour protéger les pierres contre les hommes. Et personne ne pourra m’enlever cette sensation d’avoir flotté au-dessus de l’histoire, là où le vent était le seul guide.
L’écriture pour Annie Ernaux est une volonté obstinée de combattre l’oubli et de l’utiliser comme un « activateur de mémoire ». La photographie est du même ordre.
La pie, curieuse et bavarde, Qui aime se percher sur la tête de bronze, crie aux quatre coins de l’horizon : « Au voleur, au voleur ». L’agace seule conscience morale de la scène Vient de se rendre compte que le cœur des hommes a disparu. Seul celui qui connaît le vol pouvait en reconnaître l’odeur. L’agitation de la pie et le silence des statues figées de terreur Nous alertent sur la perte d’humanité Vidé de son sang de bienveillance, Le cœur humain est pareil à un noyau d’airain. Résidu métallique, industriel, sans chaleur ni porosité. Qui a volé ce cœur ? Le temps ? L’indifférence ?
De jour en jour, et par les deux côtés de mon intelligence, le moral et l’intellectuel, je me rapprochai donc peu à peu de cette vérité, dont la découverte partielle a entraîné pour moi un si terrible naufrage : à savoir, que l’homme n’est en réalité pas un, mais bien deux. Je dis deux, parce que l’état de mes connaissances propres ne s’étend pas au-delà. D’autres viendront après moi, qui me dépasseront dans cette voie, et j’ose avancer l’hypothèse que l’on découvrira finalement que l’homme est formé d’une véritable confédération de citoyens multiformes, hétérogènes et indépendants.
L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde – Robert Louis Stevenson
Une chaîne était amoureuse de sa voisine. En tendant son bras rouillé vers elle Avec un grincement peureux et lugubre, Elle entrelace de ses anneaux tordus et rudes Les maillons jaunes de la jeune captive, Enchaînée au creux chaud de la corrosion. Les deux serpents métalliques Ondulent et se déroulent Loin de la foule indifférente
La Meuse endormie est sortie de son lit Rien qui ressemble aux drames d’autres régions. Elle est paisible, lente et serpente calmement à travers les plaines. Une tranquillité trompeuse. Mais après des périodes pluvieuses intenses, une force s’accumule et sans faire de bruit, le réveil est parfois brusque. Nous sommes habitués aux humeurs du fleuve Cette année, elle nous aura laissé tranquille, car il arrive comme le dit ce dicton que lorsqu’elle saute avant la St-Nicolas alors elle sautera 7 fois dans l’hiver. Ce qui s’est déjà vérifié. Nous sommes à 2,26 m (station de Verdun – Pont Chaussée) encore assez loin des 3 dernières grandes crues : Crue de janvier 2002 : 3.98 m Crue de mai 1983 : 3.42 m Crue de décembre 2011 : 3.02 m
La crue de 1983 est restée gravée dans les mémoires, car elle était particulièrement tardive (en mai !), prouvant que la Meuse peut être imprévisible, même quand on pense l’hiver terminé. Les foins étaient fauchés dans la vallée, tout fut perdu et il fallut tout brûler.